Garder un œil sur l'horizon
Rareté énergétique, matières premières, savoir-faire : trois signaux distincts, souvent traités séparément, mais qui racontent au fond la même histoire. Pourquoi les industriels doivent apprendre à regarder au-delà du trimestre, avant de découvrir la rareté au moment où elle frappe déjà.
Par Baptiste Fosséprez, CEO d'Indao, septembre 2026
« Il n'y a de vent favorable pour celui qui ne sait où il va. » Sénèque écrivait cela il y a près de deux mille ans, à propos de la vie en général. Mais je trouve que ça décrit assez bien un dilemme très concret auquel on fait face aujourd'hui, nous les dirigeants d'entreprises industrielles ou de celles qui les accompagnent.
Il y a deux types de dirigeants que je croise. Ceux qui pensent que dans dix ans, le monde industriel tournera à peu près comme aujourd'hui, un peu plus digital, un peu plus vert sur le papier, mais fondamentalement le même jeu. Et ceux qui sentent que quelque chose est en train de bouger sous leurs pieds, sans toujours réussir à le nommer précisément.
Je ne sais pas qui a raison. Mais ça soulève une question que je me pose de plus en plus souvent, moi y compris : gardons-nous un œil sur l'horizon, sur où nous allons, ou restons-nous braqués sur nos instruments de bord, à piloter le trimestre, le KPI, la deadline ?
Les deux sont nécessaires, évidemment. Mais on connaît tous des pilotes qui ont fini par confondre l'un avec l'autre.
Trois signaux, trois silos

Voici trois choses qui se passent en ce moment. Chacune documentée séparément. Chacune avec ses propres experts, ses propres débats et, trop souvent, son propre silo dans nos organisations.
L'énergie. Des travaux climatologiques récents suggèrent que le réchauffement, pour un niveau de CO2 donné, pourrait aller plus vite que ce qu'on pensait il y a encore un an. Je ne suis pas climatologue, et je n'ai pas la prétention de trancher ce débat scientifique. Mais qu'on y croie fermement, un peu, ou pas du tout, un fait demeure : la pression sur les systèmes énergétiques arrive plus tôt que prévu, pas plus tard. C'est une question d'efficacité énergétique industrielle autant que de résilience à long terme.
Les matières premières. Celui-là, personne ne le conteste vraiment. Métaux critiques, terres rares, composants stratégiques : l'accès devient plus disputé, plus cher, plus géopolitique. Ce n'est pas une trajectoire nouvelle. C'est une trajectoire qui s'accélère.
Les compétences. On en parle moins, et pourtant je le vois chaque semaine, de près, dans les usines avec lesquelles on travaille. Des ingénieurs qui partent à la retraite avec vingt-cinq, trente ans d'expérience, et qui emportent avec eux des réflexes, des intuitions, des petites choses qu'ils n'ont jamais écrites nulle part, parce que personne ne le leur a jamais demandé.
Trois dossiers différents. Trois interlocuteurs différents, la plupart du temps, dans nos comités de direction. Et pourtant, à mes yeux : une seule et même histoire, celle d'un monde bâti sur l'abondance qui commence, sérieusement, à en manquer.
L'instrument de bord ne montre jamais la rareté à venir
Un P&L trimestriel ne capture aucun de ces trois signaux. Un tableau de bord de production non plus. Les deux sont excellents pour dire où on est maintenant. Et à peu près incapables de dire où on sera dans cinq ans si rien ne change.
Ce n'est pas un reproche qu'on peut leur faire, c'est simplement la nature d'un instrument de bord : il mesure le présent, pas la trajectoire.
Le problème, c'est que si on ne regarde que les instruments, on découvre la rareté au moment où elle nous frappe déjà. La facture énergétique qui explose. Le fournisseur qui n'a plus de stock. L'expert qui part, et dont personne ne sait reproduire le geste. À ce moment-là, il est trop tard pour anticiper. On subit.
L'humain reste au centre, même dans un monde de données
Je ne crois pas au discours anxiogène, et je ne pense pas que ce soit à nous, entreprises, de refaire le monde. La plupart des dirigeants avec qui je parle chaque semaine ne pilotent pas leur usine sur base de convictions climatiques ou géopolitiques. Ils pilotent une chaîne d'approvisionnement, une équipe, un résultat. Et c'est très bien ainsi.
Mais si les trois signaux dont je parle sont réels (et je pense qu'ils le sont, à des degrés différents), alors la question qui monte n'est plus « comment produire plus ? ». C'est « comment produire mieux, avec moins ? » Moins d'énergie par tonne. Moins de matière par unité de valeur créée. Moins de dépendance à une poignée d'experts qu'on ne peut pas remplacer du jour au lendemain.
Et là, il y a quelque chose d'important à ne pas perdre de vue : ce n'est pas un problème que la technologie résout seule. La donnée, l'IA, les modèles prédictifs : tout ça n'a de valeur que si on l'utilise pour éclairer une décision humaine, pas pour la remplacer. Ce sont les opérateurs, les ingénieurs, les équipes de terrain qui font tourner l'industrie. Notre rôle, c'est de leur donner de meilleurs instruments, pas de prétendre piloter à leur place.

Là où on essaie d'apporter une réponse
Chez Indao, on ne travaille pas dans l'industrie, on travaille pour l'industrie. Notre métier, c'est d'aider les entreprises industrielles à transformer leurs données de production (capteurs, historiens, systèmes hétérogènes, souvent disparates) en décisions concrètes, prises par des gens, pour des gens.
Concrètement : quand un procédé est mieux piloté, on ne fait pas qu'économiser de l'énergie. On prolonge la vie des équipements, donc on consomme moins de matière avec le temps. Et on capture, dans les modèles eux-mêmes, une partie du savoir-faire des opérateurs, celui qui, sans ça, partirait à la retraite avec eux. Les trois raretés dont je parlais plus haut trouvent, au même endroit, un début de réponse.
Ce n'est pas magique, et ce n'est pas suffisant à soi seul. Mais c'est une des rares façons, je crois, de garder un œil sur l'horizon sans lâcher les instruments de bord.
Prenez soin de votre entreprise. Et surtout, prenez soin des gens qui la font tourner.